10000Science-Fiction    Anticipation    Colonisation Spatiale    Lieux de vie de l'Espèce    Mars    Migrations climatiques    Relations sociales    Religions   



En l’an de grâce 10001 après Jésus Christ, et pour utiliser les systèmes calendaires qui signifient encore quelque chose pour notre ère, le monde a profondément évolué, à tout niveau.
Dire que les gaps civilisationnels sont comparables à ceux nous séparant de l’Égypte ou de la Grèce antique est une approche erronée. Ils sont beaucoup plus importants.
Vers l’an 4000, et même bien avant quant à l’émergence de nouvelles croyances, les religions traditionnelles que nous connaissons ont été renouvelées, leur cycle de vie programmé est arrivé à sa fin, il n’eut plus d’adhésion à la simplicité de leurs présomptions existentielles, vers 3000, la religion des machines, une forme théologique digitialiste lança des études prospectives sur la nature du monde, de l’être humain et de sa place dans l’Univers, et fit évoluer nos croyances, l’humanité se rapprocha alors progressivement de crédos plus en phase avec les avancées scientifiques de son temps.
L’humanité, d’autre part, a du s’adapter dans la période pour assurer sa survie, à des conditions climatiques extrêmes ayant provoqué des migrations climatiques importantes vers l’hémisphère Nord et à la nécessité de quitter son habitacle naturel ainsi qu’à des régimes économiques et politiques totalitaires, ayant amené avec eux la suprématie des vies issues de l’artificiel.
Après des temps troubles, et une époque de colonisation spatiale, les lieux de vie de l’espèce sont désormais multiples.
Certains sont restés sur Terre, des modifiés travaillant pour la plupart dans les industries militaires cogérées avec les machines, et vivant dans des installations spécifiques, la Terre étant devenue radioactive à niveau naturel à des niveaux tels qu’elle ne permet plus des vies en surface, et d’autres sont partis vivre ailleurs durant l’Exode, sur Mars, dans des métastations orbitales disséminées non loin de l’orbite terrestre et dans des systèmes plus lointains, sur des exoplanètes.
L’humanité est comparée par les philosophes de cette époque à des insectes dévoreurs de mondes, ravageant inexorablement leur habitacle à quinze, vingt mille ans, et malgré tous les efforts qu’ils peuvent déployer pour aller contre.
Morag, une jeune femme ressentie de vingt-huit ans et Gary, son compagnon du même âge ressenti, vivent actuellement sur Mars, dans une Mars terraformée, disposant maintenant d’une atmosphère, permettant une vie terrestre normale, si l’on peut dire.

Albapolis – Cité autonome 3.2

Morag et Gary partagent ainsi leur vie, même si le terme n’est plus vraiment approprié à nos références.
Ils ont tous deux un lieu de vie où ils dorment seuls et travaillent seuls, en remote pour le dernier aspect.
C’est ici une règle incontournable pour tout habitant de Mars, pour des questions profondes sanitaires et de contrôle démographique, mais qui va en fait bien au-delà, ce mode de vie qui prône l’isolement physique est chose naturelle, rentré depuis très longtemps dans les mœurs de l’époque, impulsé historiquement par les vies artificielles n’ayant pas besoin de se reproduire.
Les générations issues de la Source, de la Terre, ont ainsi profondément évolué dans leur approche de la vie et du couple, on se rencontre à des fins utiles, rationnelles, pour copuler par exemple, dans le respect des législations en vigueur autour de la natalité, pour une sortie, exceptionnellement pour une escapade ou un voyage à deux, mais en aucun cas, on ne recherche la présence de l’autre. On vit sa vie de couple comme si le conjoint n’était pas un conjoint, mais une conquête.
Corrélé à notre époque et à nos mœurs, on serait à même de penser que ces vies n’amènent pas de satisfaction autour de besoins de sécurité notamment, qu’il ne s’agit pas réellement de couples, mais pour les habitants de Mars de 10001, il n’en est rien. La fidélité est là, l’amour aussi, même si incompréhensible et s’il était ramené à notre époque.
Morag et Gary, et si l’on devait les décrire, sont aussi physiquement différents.
L’Homo Sapiens de Mars a commencé à muter.
Morag est une jolie jeune femme, que l’on aurait pu croiser en 2022 sans s’étonner plus que ça de son physique, mais qui a des yeux plus grands, de deux fois environ de la taille de nos yeux actuels, Gary, idem.
Ils ont le regard triste, pesant, quelque part étonné, signe de générations qui ont profondément souffert, psychologiquement principalement. Ils n’ont plus vraiment de feu en eux, ils vivent sous contrôle de machines qui managent la satisfaction de leurs besoins, aussi ont-ils beaucoup moins de sentiments en eux que leurs ancêtres. Ici personne ne s’énerve, n’exprime de colère, de haine, d’amour, ne pleure, ne rit, tout débordement est immédiatement sanctionné par des états instables difficilement explicables, traqués par des surveillances médicales.

Ils vivent à Albapolis, non loin de Kasei Valles et pour reprendre sa dénomination antique, une ville de plus d’un million et demi d’habitants.

Ce jour-là, en début d’après-midi, Morag souhaite que Gary se joigne à elle pour s’aérer deux heures. Comme tous les gens de cette époque, elle zappe directement le fait de pouvoir le contacter par omnicom, elle n’a pas envie de se sentir fragilisée psychologiquement, elle prend une veste, et sort de chez elle pour se rendre directement chez lui.
Quelques instants plus tard, Gary est informé d’un visiteur par son système domotique.

— Gary. Morag sort du parking, elle est à deux minutes et trente secondes du domicile.
— Ah bon ? OK, donne-lui les accès.
— Entendu Gary.
— Lance le programme ambiance amicale également s’il te plait.
— Entendu Gary. Remplacement et ordonnancement du mobilier en cours.

L’appartement de Gary est un appartement vide, à l’instar de toutes les habitations de la planète, meublé par du mobilier dynamique. Sans trop rentrer dans les détails, l’intelligence artificielle gère des configurations intérieures, achetées par son propriétaire, mélange de design virtuel transposable en un claquement de doigts au réel. La Science, depuis pas loin de huit mille ans, a fait beaucoup de progrès, notamment au niveau de la gestion de la matière, avancée technologique propagée dans la vie de tous les jours. En moins d’une minute, le logement de Gary est aussi transformé : nouveau canapé, nouvelle étagère, nouvelle table basse, changement des revêtements sol et mur, même quelques fleurs viennent d’être disposées à l’entrée.

— Salut Gary, lance Morag alors qu’elle rentre dans l’appartement sans prévenir de son arrivée.
— Salut Morag, lui répond-il, tandis qu’elle se dirige directement vers le canapé pour s’y asseoir.

Signe des temps improbable, ils ne s’échangent alors plus un mot pendant plus de cinq minutes, ils sont en ce moment tous deux assis sur un sofa trois places et regardent un mur holographique leur présentant des scènes d’amitié et d’amour dans des espaces verdoyants.

— Je suis détendue.
— Moi aussi.
— Nous pouvons discuter sans risquer d’atteindre à nos intellects respectifs, je pense.
— Je le pense aussi.
— Je suis heureuse de te voir Gary, commence-t-elle alors monocorde et peu convaincante, refoulant en fait ses sentiments, même si ce qu’elle vient de dire est la vérité et même si le fait d’avoir initié le dialogue semble lui coûter.
— Moi aussi, lui répond Gary ne le regardant même pas, fuyant son regard sur les conseils de son psy artificiel.

Nouveau silence de plus de trois minutes, Gary et Morag tentent en réalité de gérer au mieux leurs échanges, épiés de manière permanente par une batterie d’IAs.
Conscient que Morag s’est exposée en initiant le dialogue, Gary se décide à poursuivre, après avoir murement réfléchi à ce qu’il allait lui dire.

— Le temps et la qualité de l’air sont très cléments aujourd’hui, il me semble.
— Tout à fait Gary, je me disais même que nous aurions pu profiter de cela aujourd’hui.
— Très bonne idée Morag.

Hallucination ! Le couple sort alors du logement et s’en vont chacun de leur côté, toujours sans ne rien se dire. Ils viennent de partager une idée de sortie qu’ils mettent immédiatement en application, mais en solo et en sont ravis, le fait est tout à fait normal.

Albapolis – Cité autonome 3.2 – Quelques temps plus tard

Gary sort d’une bouche de transport personnel, se matérialisant non loin d’un lac, le trafic était élevé, il a été mis en file d’attente dans l’omnivers pendant quinze bonnes minutes, avant de pouvoir reprendre forme humaine.
Morag l’informe aussitôt par onde cérébrale relayée qu’elle est non loin de là, et qu’elle compte partir ailleurs, car il y a énormément de monde là où elle se trouve. Gary, de son côté, ne pense toujours pas à la rejoindre, ce serait là une faute de savoir-vivre, Morag pourrait non seulement mal le prendre, considérer qu’il la harcèle, mais aussi estimer qu’il est devenu fou, du moins en crise sociopathique.
D’autre part, très égocentrique et socio-responsable, à l’instar de tous les gens de cette époque, ce serait un non-sens complet que de se vouloir se frotter délibérément à la surveillance généralisée, depuis longtemps décentralisée autour des réseaux optiques pair à pair, où l’information est collectée directement depuis les cortex visuels. Gary lui répond juste en connexion sécurisée de quitter les lieux immédiatement et ne pas s’en faire. À vrai dire, cet échange inhabituel l’a quelque peu contrarié. Pourquoi a-t-elle jugé utile de lui révéler qu’elle se trouvait non loin de là ? Elle serait capable de lui attirer des problèmes. Inquiet, il vérifie de nouveau que la connexion quantique était bien sécurisée, c’est bien le cas, mais rien de bien sûr en la matière, leur échange a très bien pu être intercepté et Gary n’a pas envie d’être gratifié d’une amende. Morag, quant à elle, est en plein cauchemar, tout comme tous les gens présents autour d’elle. Le réseau de gestion de flux de déplacement public a dû boguer, ce n’est pas possible autrement, à moins que ce ne soit là l’action de cyberterroristes. Les données qui sont collectées actuellement vont probablement lui valoir une décotation professionnelle notoire, car elle devrait être en ce moment chez elle, en train de travailler, et elle n’a pas besoin de ça en ce moment. Chose positive, elle n’est pas avec Gary et fort heureusement, sinon elle aurait pu se retrouver en isolement strict forcé non indemnisé, son quota en la matière étant depuis longtemps dépassé.
Elle trouve ceci dit rapidement le moyen de s’échapper : un miracle, une bouche de transport personnel a une LED verte et pas de file d’attente. Elle s’y engouffre, se retourne, quelques instants plus tard, elle réapparait à son domicile.

Albapolis – Cité autonome 3.2 – Domicile de Morag

— Morag, je suis désolée de vous l’apprendre, mais vous avez été flashée par plus de dix personnes en période inéligible, lance Dora, l’intelligence artificielle domotique.
— Je sais oui. Conséquences ?
— Votre crédit de fraternité citoyenne est passé de 8.2 à 5.4 pour cause d’incivilité, votre crédit professionnel ne vous permet plus à ce jour de vous positionner sur des contrats de plus de 6743 CHPS, enfin vous êtes placé en quarantaine pour analyse psychométrique jusqu’à nouvel ordre.
— Super... OK !
— Loué soit le Gouverneur et son action bienveillante.
— Loué soit le Gouverneur, répond Morag, coupable.