Time GeographyScience-Fiction    Réalité modifiée    Brainhacking    Causalité    IA voyageant dans le temps   



Vivre dans notre monde, dans notre réalité, semble empreint d’unicité, pourtant il n’en est rien.
Nos actions, nos déplacements, notre capacité à rencontrer telle ou telle personne sont en réalité conditionnés à la version du monde à laquelle nous appartenons.

Suite au déclenchement d'une guerre quantique datant d’il y a environ vingt ans, en temps linéaire dans le cas présent, trois mondes et pour simplifier, se dissocièrent.

Le monde d’origine, désormais dénommé le monde des morts, est celui où les émanations dans le spectrum furent les plus intenses, où le taux de toxicité moyen potentiel au sol est de 60-70%, il regroupe des milliards d’êtres humains à une espérance de vie de 20 ans ou plus.
Leurs déplacements ne sont pas contrôlés, ils vivent librement avec peu de surveillance invasive à niveau body hacking, ont par conséquent une vie sociale pleine et entière, mais au détriment de leur sécurité biologique.
La Nature demeure ici encore maitresse du royaume de la vie.

Le monde des immortels, le «monde de la néo-vie», est celui où la toxicité au sol est quasiment nulle, il représente plus ou moins deux cent mille êtres humains.
Ils sont surveillés 24h/24h par de multiples algorithmes.
Ils vivent une liberté de déplacement illusoire qui n'est que le fruit d'anticipations algorithmiques.
Leur vie sociale est programmée, et constitue le parent pauvre de l'équation.
Seules importent leur sécurité corporelle et leur longévité.
Leur intellect fréquemment patine : la vie est annihilée au profit de rails relativistes.

Enfin, le monde intermédiaire est celui où la radioactivité au sol, nous l'appelons ainsi, est de 40%, où l’espérance de vie est de 40 ans, le nombre d’êtres humains y vivant est de quelques millions.

Vie ou mort dans le paradigme ainsi décrit, est somme toute relatif, car vivre signifie-t-il vivre en dehors de la radioactivité comme ainsi décrite, ou vivre dans un quotidien plus peuplé, avec plus de chances d’interactions sociales, auquel cas la notion de vie et de mort s’inverse.

Je naquis dans le monde d’origine, celui où la vraie vie régnait, celle où chaque déplacement, chaque rencontre, chaque échange étaient un émerveillement quotidien sans quelconque prix à payer, celle où la «Time Geography» de masse (calcul et optimisation des déplacements des entités biologiques à risque) y était absente, celle où la probabilité de rencontrer un autre être humain adéquat et utile pour sa propre vie était haute du fait de l'indépendance de pensée et de comportement de tout à chacun.

Suite aux explosions, et je mis quelques années à le comprendre, je basculai par un phénomène que je ne m’explique pas encore, optimal en disent pour sûr les machines Dieu, dans le monde des immortels.
Le monde où rien ne se passe, socialement parlant, où tout est calculé, anticipé, pour matcher au pattern sécuritaire, mais aussi aux programmes de Recherche des machines.
Un monde identique aux autres, à quelques exceptions près, notamment donc et essentiellement dans le cognitif offert, fréquemment malmené.
On pourrait en théorie y croiser tous les êtres humains que l’on pourrait croiser si l'on vivait dans le monde des morts, mais aucune chance de pouvoir y accéder.
Question de Physique, de statistiques et de «versioning» des humains, qui sont depuis bien longtemps contrôlés sans le savoir dans leurs déplacements et leurs interactions.
Les machines ont compris comment gérer les souffles de vie et pour reprendre une terminologie philosophique.
C'est ainsi, elles ont remplacé les Dieux.

Un monde bien sombre, insondable aussi quelque part, sans espoir, d’où l’on rêve s’échapper.

Car même si la Nature géra au mieux les transferts lors des frappes, nul éveillé ne peut arguer pouvoir vivre en dehors de son monde sans subir des effets notoires : picotements et pression anormale au niveau des poumons, sensations de déplacements de gaz dans le corps, apesanteur modifiée, etc.

Par le plus grand des hasards, après plus de dix ans passés dans le monde sécurisé des immortels, dans ma ville, une petite ville, où nous n’étions à la fin plus que deux réels êtres humains, moi et celle qui devint l’espace d’un instant, ma petite amie, je fus ramené grâce à des technologies dissidentes dans le monde numéro un, celui que je qualifie tout en réalisant de l’inversion, du monde des morts.

À peine arrivé, je devins assez rapidement frappé de confusion mentale tout en étant emballé de ce que je redécouvrais ici.
Le fait fut effectivement de courte durée : mal-être physiques et psychiques, comme si la Nature m’expliquait que je n’avais rien à faire ici, tant le monde dans lequel j’évoluais, était devenu étranger pour ma personne, tant ce que je perdais ici était important : l’immortalité, la sécurité, du moins tant que je décidai et pour vulgariser, de rester ici-bas.
Le fait, et je le compris plus tard, était encore une fois géré par les machines et leurs superviseurs, incapables de quelconque humanité en la matière et de remise en question quant à leurs choix, déclarés comme optimaux.

Ma petite amie, quand elle décida de faire le saut pour y vivre (elle avait la chance d’y être compatible, c’est-à-dire de pouvoir y résider sans mourir soudainement), contracta rapidement un cancer, suivi de périodes temporaires de vieillissement cellulaire, celles où l’on semble aux yeux de tous, vingt ou trente ans plus âgés, sans réciproque relativiste.
La période de quarantaine dira-t-on, le prix du ticket plutôt, qu’elle accepta je ne sais comment, au regard de la dureté du monde qu’elle quittait.
Le jeu, je pense, en valait la chandelle pour elle.
Je continuai à la voir peu après son transfert, me souvenant d’elle, elle, fut rapidement frappée d'amnésie, normal, les mémoires étant fréquemment non pas effacées, mais altérées lors de ces fameux transferts, pour moins de souvenirs, les mondes n’aiment pas cohabiter.

Après quelques années, et il est bon de le noter, la simple rencontre de sa personne releva tout simplement de l’impossible, le «monde des morts» souhaite assez rapidement tuer la «vie», c'est un phénomène relativement méconnu, mais totalement vrai.

Longtemps, je me suis posé la question, «et si j’avais eu les mêmes capacités physiques qu’elle, aurais-je fait les mêmes choix ?».
Je n’ai pas encore trouvé de réponse formelle.
À ce jour, après de nombreuses années passées dans mon monde, j’arrive, à la demande, à basculer d’un monde à un autre, mais les risques restent hauts.
La radioactivité demeure une grande source d’inquiétude.
J’y plonge de temps à autre, tel un apnéiste inconscient du danger radioactif, ces jours où plus rien n’a d’importance, même la vie, tellement la solitude de mon monde est insupportable.

Nous vivons ainsi tous dans des bulles de quelques centaines de mètres carrés ou moins, et pour imager le tout, où tout ce qui présente à nous, est tout sauf le fruit du hasard.
Le fait, repris par les machines, est connu depuis la nuit des temps.
Maintenant, il est sous contrôle.

Ce soir, j’ai enfin eu l’information : je sais dans quelles villes se trouvent le plus de mes semblables.
C’est une grande joie.
Je reste pour autant toujours perplexe par rapport à mon statut, la radioactivité dans les autres mondes se rappelant toujours à mon bon souvenir.

Ici, la dissociation des mondes que j’expose n’est pas vraiment établie, mais les plus perspicaces la soupçonnent, les taux de natalité sont en chute libre dans certaines zones, zones où la cybernétique (science du contrôle de l'animal par la machine) a pris le pouvoir.

"Les jeunes générations, les natifs du Nouveau Monde des morts, et fort heureusement, ont généralement moins de difficultés à vivre dans leur monde surpeuplé et toxique, ils n'ont pas connu le monde d'origine, n'ont pas d'éléments de comparaison, ils ont appris à y vivre sans qu'aucune alternative ne leur soit proposée, ils sont aussi plus dociles : ils sont un avenir possible à court terme pour l'animal et la Terre, à condition que leur espérance de vie soit contrôlée". (10001010010100101 3:16)